01. Les petities filles modèles et moi

Illustration : la comtesse de Ségur (née Rostopchine) prise d’un fou rire @ Goupil – BnF

[…] Alors il dit : « Je veux habiter sous la terre Comme dans son sépulcre un homme solitaire ; Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. » On fit donc une fosse, et Caïn dit : « C’est bien ! » Puis il descendit seul sous cette voûte sombre ; Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain, L’œil était dans la tombe et regardait Caïn.

HUGO Victor, La légende des siècles, II, La conscience (1859)

On n’est jamais tranquille ! Pauvre Caïn : à peine a-t-il assassiné son frère Abel que le voilà déjà poursuivi par l’oeil du dieu, jusque dans la tombe. Pas de chance !

Autres temps, autres mythes : dans les années 1950, J.R.R. Tolkien faisait flamboyer l’Oeil de Sauron au sommet d’une tour terrible, dans son Seigneur des anneaux (1954-1955). On est là dans la pure Fantasy et cet ‘oeil du mal absolu’ va chercher par monts et par vaux à localiser les héros de l’histoire, avec les intentions les plus mauvaises. La comparaison semble s’imposer mais nous éloignerait néanmoins de notre propos. En effet, là où l’Oeil de Sauron s’assure de la propagation du Mal dans toute la contrée, juché qu’il est au sommet de Barad-Dûr, la tour sombre, et que, partant, il incarne une surveillance indistincte de tous, l’oeil du mythe biblique poursuit Caïn individuellement et le fratricide l’emporte avec lui jusque dans un ultime refuge solitaire, sa tombe, dont il ne pourra jamais faire un sanctuaire.

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Il ne faut pas être clerc de notaire pour associer l’oeil du dieu qui poursuit Caïn avec la culpabilité que Caïn porte en lui-même, suite au meurtre de son frère. Dans ce contexte, les mélomanes écouteront absolument l’aria « Perché mormora il ruscello » d’Alessandro Scarlatti, extrait de l’opéra Il primo omicidio (Le premier meurtre, 1707). Sur une musique toute en pulsations, Caïn le banni oppose son tourment intérieur au ruisseau qui murmure librement à ses côtés, marquant ainsi sa séparation des éléments naturels qui l’entourent. Comment mieux illustrer l’isolement dans lequel chacun peut s’installer lorsque l’aveuglement de la culpabilité domine ?

Nous ferons bien entendu la différence entre la culpabilité essentielle (la coulpe vitale, chez Diel) et la culpabilité accidentelle, du quidam (vous et moi) qui regrette un acte commis (voire simplement une pensée dite ‘coupable’, comme dans les mauvais romans édifiants) et voit désormais sa vie à travers le prisme de sa faute. Quand elle devient encombrante, cette culpabilité est ‘exaltée’ : l’individu exagère sa faute, au point d’occulter les autres phénomènes de son existence.

Chez Diel, la culpabilité essentielle est éclairante, elle est cette petite alarme naturelle qui nous rappelle à l’ordre lorsque nous dévions de la légalité de la Vie, ce « torrent de devenir » (Nietzsche). Elle s’active lorsque nous trichons avec le juste cours des choses, lorsque nous nous mentons à propos de notre vie personnelle ou que nous nous laissons trop facilement bercer par nos aveuglements.

De son côté, la culpabilité accidentelle est liée à des faits précis (réels ou imaginaires) : elle peut se faire aveuglante et sclérosante lorsqu’on en vient à se faire châtiment d’une faute commise (ou imaginée), à travers les épisodes du quotidien. Est-ce bien raisonnable ? Nous en reparlerons.

Nous conviendrons ici qu’assassiner son frère est une faute de goût : cela ne se fait pas et on peut comprendre le malaise de Caïn. Reste que la question ne se pose en des termes simples et binaires que si l’on analyse le mythe de Caïn et Abel au premier degré, littéralement, comme le ferait un Témoin de Jehovah à sa première sortie de printemps. Autre chose est de traiter la triste histoire de Caïn comme un objet de pensée, un sujet de méditation… et de grandir par cette seule réflexion.

Souvenez-vous : nous cherchons la sécurité, nous voulons continuer à vivre… et aimer cela. D’où notre inquiétude (tournera-t-elle en angoisse ?) dès qu’un événement vient troubler les eaux calmes où nous voudrions vivre.

La réalité est la même pour le personnage de Caïn. En termes d’événements, il a volontairement commis un homicide et il peut craindre la justice des hommes. Or, dans le texte biblique (Genèse, 4) comme dans sa transcription séculaire par Hugo, il est peu question du chatiment que le fils d’Adam et Eve pourrait encourir. Plutôt que la crainte du chatiment lui-même, l’élément effectivement menaçant est représenté par cet oeil dont la présence obsédante mine Caïn, qui fuit devant lui. Braqué sur l’intime de Caïn, l’oeil est la personnification du sentiment de culpabilité que l’on distinguera donc de la peur de la punition. D’ailleurs, après négociation avec le dieu, Caîn se verra maudit, banni avec les siens, mais, grâce à son repentir, il sera porteur d’une marque divine qui le protégera contre ses agresseurs éventuels. Le Droit pénal n’en était manifestement qu’à ses balbutiements !

BLAKE William, Caïn fuyant la colère de Dieu (1805-1809) © Harvard Art Museums/Fogg Museum

Selon le mythe, on peut donc être marqué par un sentiment de culpabilité sans craindre d’encourir un chatiment définitif. Et, si l’on prend en compte que ni vous ni moi ne sommes obligés d’assassiner un proche pour être habité par un tel regard intérieur qui nous empêcherait de nous sentir à notre place, un oeil inquisiteur qui scruterait nos moindres actions, je vous pose la question : êtes-vous toujours coupable d’un acte commis pour vivre l’expérience de la culpabilité ?

Manifestement, non. Et, pour être plus précis, une des occurrences de culpabilité les plus troublantes que j’ai pu rencontrer au fil de mes échanges porte sur la culpabilité de ne pas être… parfait : « Je ne suis pas la meilleure des mamans« , « Je ne suis pas le meilleur des amants« , « J’ai encore craqué pour une autre barre de chocolat. Pourtant je m’étais juré…« , « Mon examen de littérature va être une catastrophe : je ne connais pas toutes les dates citées dans le cours« , « Tu comprends bien, si je ne cuis pas 20 macarons en plus, ils ne seront jamais contents », « Avec ce bouton sur le nez, je ne sors plus de chez moi avant la semaine prochaine« , « Hors de question que je publie cet article, je ne l’ai relu que quinze fois et chaque fois je change quelque chose…« 

Où est donc logé l’oeil qui obsède cette maman qui n’ose divorcer par peur d’être une mauvaise mère qui n’offirirait désormais plus de « Noël en famille », à sa progéniture… comme à son mari qu’elle n’aime plus ? Est-ce sur la table de nuit qu’un autre oeil, soucieux de performances, guetterait les prestations sexuelles de cet amant, inquiet au point d’oublier pourquoi il fait l’amour ? Les tablettes en chocolat sont-elles fourrées à la pâte d’oeil au point de bloquer l’appétit généreux d’un amateur de cacao ? Les étudiants pensent-ils leurs profs assez bêtes pour jeter un oeil exclusivement sur des dates alors que l’on parle de littérature ? Est-ce toujours faire bien que faire plus (et confondre cuisiner pour une tablée avec immoler des enfants dans la gueule de Moloch… sous son oeil terrible) ? Est-ce qu’une personne se définit uniquement par la qualité de son épiderme (surtout si le bouton est juste sous l’oeil) ? Et, pour conclure la série, ne vivons-nous pas une époque où reconnaître à vue d’oeil qu’un texte imparfait a été écrit par un humain est une source de satisfaction ?

Quel est le point commun entre ces différentes attitudes coupables (et souvent inhibantes) ? Je propose ceci : chacune de ces personnes, hommes, femmes, ados ou vieillards, a évalué la situation au départ d’un modèle idéal, quelque chose comme « Quelle serait la situation si j’étais sublime ?« 

Si j’oubliais de vouloir être sublime, je n’aurais pas de boutons sur le visage puisque je serais moins stressée, mon amour de mère suffirait pour remplacer des fêtes de fin d’année artificielles, je pourrais évaluer les justes quantités pour un buffet réussi, je réaliserais combien l’amour que je porte à ma ou mon partenaire suffit à notre harmonie sexuelle, et tant d’autres choses encore pour lesquelles partir de l’expérience directe, de ce qui est là, devant moi, permet d’éviter les politiques d’échec, les vexations, les inhibitions et la timidité… et ce sentiment de ne pas être à ma place.

La faute à qui ? La faute à Platon, à dieu, aux petites filles modèles… et à nous-mêmes.

La faute à Platon qui serine qu’il existe un au-delà transcendant où vivent les idées parfaites, le beau, le bien et le vrai ; la faute au dieu dans les nuages qui invite à regarder vers le haut plutôt que devant soi et qui persiste à envoyer des modèles surhumains et purs hanter les traditions qu’il fait régenter par son clergé. Et puis la faute aux suppôts de la perfection et de la bienséance, de la reine Victoria à la comtesse de Ségur, autrice des Petites filles modèles, roman paru dans la Bibliothèque des Chemins de fer en 1858. Pour info :

La Bibliothèque des chemins de fer se composera d’environ cinq cents volumes ; cent volumes ont déjà paru ou sont sous presse ou en cours d’exécution. Cette collection est spécialement destinée aux voyageurs. Occuper agréablement leurs loisirs forcés pendant le trajet, leur fournir des renseignements exacts et complets sur tout ce qui peut les intéresser en route et dans les lieux où ils séjournent ; les amuser honnêtement et leur être utile, voilà le but qu’elle se propose, voilà sa double devise. Les nombreux volumes qui formeront cette importante collection seront rédigés exprès, ou tirés des meilleurs auteurs français et étrangers, anciens et modernes. Chacun d’eux sera indépendant de tous les autres, et pourra être acheté isolément. Ils seront tous imprimés dans un format portatif et commode, en caractères très-lisibles même pour les yeux les plus délicats. Le voyageur les placera facilement dans sa poche ou dans son sac de voyage. Pour lui éviter tout embarras, les feuilles seront coupées d’avance… [Hachette et Cie, 1853]

L’objectif de cette formation est précisément de vous entraîner à choisir le bon modèle. Pardon : à ne pas vous efforcer de singer un modèle préétabli par d’autres (Mère Courage, Rocco Siffredi ou une petite fille modèle, par exemple), à ne pas vous conformer à une échelle de valeur extérieure à votre vécu sincère (je n’ai pas écrit ‘spontané’) ou générée au départ de vos aveuglements personnels, mais bien à utiliser le modèle pour ce qu’il est : une grille de lecture partielle ou propre à un domaine spécifique, juste apte à servir de support de réflexion, de base pour une méditation.

Parlons-en des modèles…

Un exemple d’abord : « Le charme d’Adam, c’est d’hêtre à poils. » Ici, les notions nécessaires pour ne plus jamais confondre les feuilles de hêtre et les feuilles de charme ont été formalisées dans une phrase facile à retenir : les feuilles de charme ont des petites dents sur les bords, les feuilles de hêtre sont ornées de petits poils soyeux. C’est le degré zéro de la modélisation mais vous m’avez compris.

Et, parce que vous connaissez nos préoccupations pédagogiques et que vous savez d’expérience combien la transmission des savoirs passe souvent par un modèle explicatif, vous comprendrez mieux que, par contre, ce seront nos échanges et vos mises en pratique personnelles qui vous permettront ensuite de transformer ces savoirs en connaissance.

Le Rubik’s Cube original © SpinMaster

Pour l’heure, la totalité de ce tutoriel est bâti sur une dorsale dont le modèle pourrait être un Rubik’s Cube évolué. Souvenez-vous : en 1974, un illustre inconnu, un certain Ernö Rubik devient célèbre dans le monde entier en inventant un casse-tête géométrique à trois dimensions. Les 26 éléments qui composent le cube semblent être eux-mêmes des cubes aux faces colorées qu’il s’agit de faire pivoter afin d’obtenir 6 faces d’une seule couleur chacune. Chaque face avait 3 cubes de côté. Pour ce casse-tête, il existe toute une série de sites truffés de formules de résolution rapide pour essayer de battre le record de Teodor Zajder, qui a restauré les couleurs du cube en 2,76 secondes. A vos marques ?

Le Rubik’s Phantom © SpinMaster

Non. Pour nous, pas question de record de vitesse, ni d’un quelconque record, d’ailleurs. Bien identifier les différents acteurs de notre délibération sera le fruit d’un travail, auquel nous nous entraînerons ensemble. Notez que, faute de ce travail sans cesse recommencé, notre espace de réflexion risque de s’opacifier au point de devenir un autre casse-tête surréaliste qui a également existé : le Rubik’s Phantom, dont la couleur des faces apparaissait brièvement par ‘thermochromie’ (réaction à la chaleur des doigts). Le parallèle est intéressant : n’avez-vous jamais ressenti, dans des moments de relatif brouillard mental, l’impression de saisir clairement un aspect de votre problème puis de voir – et c’est frustrant – le brouillard se rétablir ?

Allons-y. Passons d’abord en revue un résumé des leviers que nous activons avant d’agir (ou pas) : chacun de ceux-ci trouvera une explication détaillée dans les différents modules qui suivent.

Nous l’avons déjà évoqué : pour être tout à fait charmant, le siège de nos délibérations intérieures n’en est pas moins composé d’éléments différents et spécifiques qui s’entrechoquent et ont pour caractéristique de poursuivre le même objectif – notre survie – mais par des chemins différents, parfois contradictoires. A moins d’être effectivement sublime, comment voudriez-vous aligner votre vision du monde, les histoires que vous vous racontez sur vous-même, vos traumas, vos hormones et cette ‘idée vraie’ (Spinoza) que vous avez de la Vie ? Il y a du boulot !

Nous serions donc comme un Rubik’s Cube dont il s’agit de simplifier la composition, en identifiant et en regroupant les éléments de même couleur. Quelles sont donc ces cinq instances qui travaillent si bizarrement quand nous délibérons intérieurement ? Pour les besoins de notre travail, nous allons adopter un modèle : un Rubik’s Cube de 5 mini-cubes de côté. Le petit Einstein, au fond de la classe, lève le doigt : « Mais, monsieur, un cube a 6 côtés… » « Certes, Einstein, mais un cube est toujours posé sur une face, alors nous allons travailler sur une base de 5. Vous me copierez cent fois Je n’interromps pas le prof car je sais que les modèles ne sont jamais parfaits. »

L’âme : un deuxième nombril

Commençons par le commencement. Sur l’image de notre cube mental, ci-contre, la base verte est déjà complète. Elle illustre une conviction qui nous guide à travers tout ce tutoriel : sans nos aveuglements, nous serions spontanément en accord avec la Vie et sa légalité. Il y a, au fond de nous, cette idée vraie sur laquelle insiste Spinoza (1677). Sans nos discours face aux événements qui troublent notre sentiment de sécurité, nous pourrions fonctionner comme le chat Robert : « dans mon chez-moi, je dors si je suis fatigué et je mange mes croquettes quand j’ai faim. » Manifestement, nous les humains, nous ne sommes pas friands de croquettes sèches, alors nous renonçons à nos réactions spontanées (animales ?) pour habiller les problèmes que nous devons résoudre de couches problématiques supplémentaires : nous les générons nous-mêmes ! A l’inverse du mythique bon sauvage, nous perdons de vue le lien direct que nous avons avec l’ordre des choses, cet espèce de deuxième nombril d’où partirait le cordon ombilical qui nous relie à la marche inexorable de la Vie. La Vie qui marche bien, puisque tout est là et bien là…

La fonction qui préside à cette couche, là où nous connaissons spontanément ce qu’est le Bien et le Mal (c’est-à-dire, ce qui est dans l’ordre des choses et ce qui en dévie : l’aliénation) est peut-être simplement ce qui s’appelle traditionnellement : l’âme. Les auteurs parlent souvent de cette fonction de « dévoilement de la Vie« , de l’aletheia (αλήθεια) des pré-socratiques aux propositions de Heidegger. On en reparlera : l’âme et son rapport à la raison sont détaillés dans le glossaire et dans l’atelier 06, « Sans logique, je ne sais pas raison garder ? Vérifier s’il y a âme qui vive. »

D’aucuns ont déjà réussi à priviliégier cette voie de la Connaissance, on les a baptisés « mystiques » (du grec mystikos : ‘secret, mystique, en lien avec les mystères‘). Ces passionnés ‘marchaient dans la main du dieu’ (magnifique expression !) au point d’abandonner la position de sujet dans leur délibération intérieure. Juste l’inverse du chat Robert qui, lui, ne marche que sur ses propres pattes !

L’intellect : il y a un ingénieur à bord

Autre couche de notre cube, le domaine d’un mal-aimé : l’intellect. Eclairons d’entrée de jeu notre position sur cette fonction, trop souvent confondue avec la raison. Dans notre modèle, l’intellect est le second pilier de notre sentiment de sécurité (j’ai intentionnellement évité ‘deuxième’ car il n’y aura pas de troisième !). Si l’âme épanouie nous permet d’avoir confiance dans la légalité des choses, la maîtrise de l’intellect (la couche bleue du cube) nous procure le sentiment de notre force, de notre puissance, de notre capacité à résoudre sans affect les problèmes qui se posent à nous. Si la somme de notre confiance et de notre puissance est égale à 100 %, notre sentiment de sécurité sera optimal.

Je ne parle pas en chiffres par hasard. L’intellect est notre calculateur interne comme notre chef de projet personnel : il va gérer, au mieux de ses calculs, la mise en oeuvre de nos ressources disponibles, au moment le plus opportun pour contrer l’adversité et rétablir notre situation de sécurité… ressentie.

Reste que son approche d’ingénieur pour aborder les aléas de nos existences ne suffit pas toujours à nous permettre de vivre « à propos. » Antonio Damasio l’a détaillé dans ses différents travaux, dont le fondateur L’erreur de Descartes : la raison des émotions (1995) où il multiplie les exemples d’échecs de l’intellect lorsque son action n’est pas doublée par des émotions. Qu’est-ce que ça veut dire ici ? Simplement que l’explication logique, l’analyse binaire et la solution justement calculée ne sont pas toujours sources de satisfaction pour nous, au quotidien. Plus encore, ce n’est pas parce qu’une chose est expliquée logiquement qu’elle est justifiée vitalement. A suivre…

La raison : moi, moi et moi vont en bateau

100 % de sécurité ressentie, c’est dans les films. Notre confiance peut être forte et notre puissance fondée, il reste difficile de vivre pleinement en adhésion avec l’expérience directe de notre vie individuelle. L’à propos préconisé par Montaigne est un but pour notre travail quotidien mais pas un podium d’arrivée. Nous verrons d’ailleurs combien c’est précisément dans l’exercice de soi, dans cet effort de (bien) vivre, ce conatus (Spinoza), que naît la Joie d’exister. C’est probablement ce qui permet au chat Robert de dormir si paisiblement : en voilà un qui a la Joie ronronnante…

Puisque nous ne pouvons baigner intégralement dans l’expérience directe et spontanée des événements qui se présentent à nous, il nous faut activer une fonction dont on a injustement mélangé les attributs : la raison. Loin d’être le monstre de logique cartésienne qu’on a voulu déifier depuis le XVIIIe siècle, dame Raison est plus simplement la fonction régulatrice de nos discours, qui va oeuvrer à ‘remettre la délibération au milieu du village’.

Car, avec le sentiment de ne plus être à propos, à sa place, naissent les discours que nous allons pratiquer pour recréer, coûte que coûte, le sanctuaire où nous serions à nouveau en sécurité. C’est dans nos consciences que vont jaillir des représentations de notre réalité, exactes ou faussées. Et c’est là que siège dame Raison, qui va devoir pondérer les recommandations (attaquer, se figer ou fuir) que lui soumettent les trois consciences envisagées ici.

Pour retourner à notre modèle, la fonction ‘raison’ veille à harmoniser les couleurs des trois couches supérieures du cube. A sa charge d’obtenir une décision d’agir qui soit juste (avec son baromètre vital : l’âme) et efficace (avec les ressources organisées par son chef de projet : l’intellect). La raison doit valoriser (donner sa juste valeur) les motifs invoqués par chacun des trois ‘moi’, chacune des trois consciences.

Le moi dogmatique et technique : voir le monde sans le manger

Premier des trois, qui sera expliqué plus avant dans l’atelier 02, « Je suis tristement conforme à ma vision du monde. identifier le MOI dogmatique et technique« , le MOI dédié à la vision du monde est appelé par Endel Tulving, la conscience noétique. Nous en avons déjà parlé : elle est souvent verbeuse et adore brandir des dogmes séduisants de logique pour nous faire obéir à des règles propres à des domaines spécifiques comme les sciences, les religions, les mentalités dominantes ou les traditions.

Fréquentez-vous aussi ces inquiets qui ont toujours « lu quelque part que… » ? Vous-même, n’auriez-vous pas tendance à vous arrêter de penser parce que votre délibération s’est arrêtée à la première échoppe mentale qui proposait une explication logique (ou documentée « quelque part »), un diktat moral ou une entrée de catéchisme ?

Dans ce contexte, il faudrait assurément réserver une mention spéciale au lieu commun quand il surgit dans un argumentaire : en appeler à « ce que tout le monde pense » n’est manifestement pas une invitation au débat ou à l’approfondissement d’une question. La délibération intérieure est la forme intime du débat et le risque y est également grand de voir des lieux communs pointer le bout du nez. Préoccupant, car se conformer à ce qui a déjà été établi par d’autres limite fortement la prise de risque : il est toujours plus confortable de ne pas vivre le vertige de la nouveauté. Sécurité, sécurité, quand tu nous tiens…

La raison va donc devoir valoriser des propositions marquée du sceau « Attention, risque de dogmatisme ou de partialité technique » avant de décider d’un comportement approprié. Faisons l’exercice (à vous de travailler un peu !) : en quoi les phrases suivantes illustrent-elles l’influence de la conscience noétique ?

      • « Je ne dors pas très bien ces temps-ci mais il paraît que 85 % des Portugais ne s’endorment pas avant minuit passé… »
      • « Jean-Pierre, on ne peut quand même pas laisser entrer les femmes pendant la session : on a toujours fait comme ça ! »
      • « A quoi bon faire des enfants ? Quel monde leur offre-t-on aujourd’hui ? »
      • « On est parti pour une nouvelle guerre. Regarde la montée de la droite partout dans le monde : Trump, Orban, Bouchez… »
      • « On a évité une nouvelle guerre. Regarde la chute d’Orban, les échecs de Trump face à l’Iran et Bouchez qui se fait entarter… »
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Le moi héroïque et narratif : I’m a legend

Elle fait l’objet de l’atelier 03, « Je suis empêché par mes légendes personnelles. Inviter le MOI héroïque et narratif à sa table« , c’est la conscience auto-noétique, selon Tulving. Consacrée à « ce que je me raconte sur moi« , elle va brasser les auto-fictions, les légendes personnelles comme les moments de lucidité introspective.

N’oubliez pas que nous ne délibérons intérieurement que sur des représentations de la réalité : dans ce cas-ci, la représentation de nous-même sera théâtrale, faite d’images et de symboles, plus proche d’un rêve ou d’un conte que d’un constat de police. Chargée de la survie de notre personne, la conscience auto-noétique nous met plutôt en scène comme un personnage ! Il revient à la raison critique d’y retrouver ses jeunes…

Tant qu’on navigue dans la littérature, vous allez identifier, dans les phrases suivantes, l’influence de la conscience auto-noétique :

      • « Ca, c’est tout moi, je fais 300 bornes pour aller me reposer et j’arrive encore à oublier les clefs de l’appartement. »
      • « J’ai mal au ventre, tu sais, je vais pas arriver à parler devant tout ce monde. »
      • « A mon âge, c’est pas des blancs-becs comme ça qui vont m’en imposer. »
      • « Même pas la peine d’essayer. Comment veux-tu qu’ils s’attardent sur le dossier d’une petite artiste figurative comme moi ? »
      • « Ah bon. Je croyais qu’il fallait un diplôme des HEC pour pouvoir postuler pour un job comme ça, alors j’ai renoncé. »
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Le moi atavique et sauvage : hormones et traumas

Troisième conscience à la barre : la conscience a-noétique (avec un alpha privatif, pour les plus de vingt ans qui…). Elle sera détaillée dans l’atelier 04 « Je suis sourd quand il n’y a pas de mots. Ressentir le message du MOI atavique et sauvage; » Pas de verbalisation abusive dans ce cas, pas de rhétorique autoritaire, pas de fiction héroïque, le MOI atavique et sauvage travaille dans les tréfonds du royaume de Poséidon. Son langage est fait de signaux hormonaux et des avatars de traumatismes, ancrés dans notre cerveau pourtant bien plastique. Ces signaux remontent  la surface et peuvent obérer nos comportements, au même titre que les diktats générés par les deux autres consciences.

Les reconnaîtrez-vous dans les situations suivantes ?

      • Au sortir de l’hôpital d’où je me suis relevé d’une anesthésie générale, je décide de chercher un autre boulot, à l’étranger et de partir sans mon partenaire.
      • « Voilà deux fois qu’il me fait une queue de poisson, ce con, je vais le rattraper, le doubler et donner un bon coup de frein ! »
      • « Je suis incapable de passer par cette rue seule, même en pleine journée : c’est là que j’ai été agressée, il y a juste vingt ans.« 
      • « Qui est-ce qui est énervé ? Moi, je suis énervé ? Est-ce que je m’énerve ? Tu m’énerves à me dire ça !« 
      • « Tu as une clope pour moi ? Oui, je sais, c’est déjà la troisième avant le petit-déjeuner…« 
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Au boulot !

Avant | Après ?

La boucle est bouclée : nous avons fait le tour du modèle. Chaque couche est identifiée, il va falloir creuser pour explorer chacune des couches, son influence, son vocabulaire, sa richesse comme son éventuelle influence déroutante. L’apaisement est à ce prix, qui demande d’assainir le regard, de le dégager des aveuglements : d’enlever les écailles sur les yeux…
Je vous le suggérais : un modèle est une pensée jetable après usage ! Abandonnons le Rubik’s Cube, tellement géométrique qu’il ne fait plaisir qu’à notre intelligence. Passons à un autre modèle qui ne manquera pas de susciter votre appétence à mieux démêler vos écheveaux internes. Vous avez la main pour l’interpréter. On en parle ?