Contenu du cours
ATELIER 03 : Je suis empêché par mes légendes personnelles. Inviter le MOI héroïque et narratif à sa table
Comment quitter les histoires dont je suis le héros (triomphant ou pas) pour renouer avec l'exercice sincère de moi ?
0/5
ATELIER 04 : Je suis sourd quand il n’y a pas de mots. Ressentir le message du MOI atavique et sauvage
Où il est proposé d’identifier les cerveaux comme acteurs à part entière de notre délibération intérieure, sans désespérer de notre libre-arbitre.Tous les messages vitaux ne sont pas verbalisés. Comment décrasser mon oreille intime ?
0/5
ATELIER 07 : Désolé, il me faut encore un dessin. Faire comme le Jongleur de mondes de Granville (1844)
Comment résumer les trois grandes atttitudes mentales qui restaurent la Joie de vivre ?
0/5
RAISON GARDER : Comment continuer à raison garder ?
Et demain ? Je fais quoi ?
0/1
RESSOURCES : les Portraits à rencontrer
Parce que c’était eux, parce que c’était moi… Cette liste commentée recense les penseurs évoqués au cœur de ce livre. La notice permet d’identifier pourquoi l’auteur a été cité ou analysé et dans quelle mesure il a inspiré le propos tenu, ce qui permet d’éviter une lecture de ses Œuvres complètes…
0/11
Raison garder. Manuel de survie des vivants dans un monde idéalisé

02.03. Lire le zèbre

Horrible est le beau, beau est l’horrible.
Volons à travers le brouillard et l’air impur…

Shakespeare, Macbeth (1623)

Tout est dit. En prêtant ces propos aux trois sorcières qui accueillent Macbeth dans le premier acte de sa tragédie, Shakespeare résume des siècles de frustration intellectuelle, pendant lesquels l’Honnête Femme et l’Honnête Homme sont restés engoncés dans un carcan à deux options : c’est bien ou c’est mal. Point-barre. Et si d’aventure, les cartes étaient rebattues ou la distinction entre les deux états de l’âme floutée, la porte était ouverte à la confusion, au brouillard voire à l’impureté.

L’approche est parfaite pour ouvrir une tragédie : le but de ce genre dramatique étant de donner à voir la chute inexorable d’un personnage principal, aveuglé qu’il est par des « écailles sur les yeux » que les péripéties de la pièce n’aideront pas à élucider. Macbeth et sa Lady vont se débattre dans une sombre histoire d’où la Lumière a été chassée et, comme des papillons de nuit dans un abat-jour, ils vont continuellement buter contre deux murs opposés : le mur du Bien et le mur du Mal. Soit. Toute la finesse du Barde étant par ailleurs dans les nuances poétiques avec lesquelles il traduit les interrogations humaines. On lui passera cette conformité à la morale de son temps : il est d’autres textes où il a démontré sa liberté de pensée.

Le Juste, le Beau, le Pur… nous avons déjà eu l’occasion de démonter ces idéaux aveuglants et c’est avec la nécessaire « suspension volontaire d’incrédulité*** » que nous, spectateurs de la chute de la maison Macbeth, nous acceptons un manichéisme qui, dans la vie de tous les jours, tiendrait de la violence morale. Pour écrire une tragédie édifiante, Shakespeare était tenu de grossir le trait.

Reste que, au quotidien, ni Shakespeare, ni nous-mêmes ne sommes tenus d’être aussi binaires. A fortiori si l’on cherche ces trois choses de la Vie qui ne peuvent s’accorder d’une vision du monde en blanc-et-noir : vivre ensemble, marcher debout et connaître la Joie. Ce que nous avons déjà ramené à un sentiment qui fait du bien : être à sa place.

Bien entendu, tout membre d’une communauté donnée, de quelque bord qu’il soit, trouvera plus confortable de vivre dans un monde où ceux qui ne sont pas « nous » sont tous « les autres », sans autre discernement. Il est certain que le croyant, quelle que soit sa religion, devra moins réfléchir s’il divise le monde en deux clans distincts : ceux qui prient comme moi et qui ont raison, contre ceux qui ne prient pas comme moi et qui sont des mécréants ou des apostats. Sans doute, le scientifique se cantonnera-t-il aux faits prouvés scientifiquement dans le cadre de sa discipline et pourra-t-il adopter la même attitude dans tous les autres domaines, renvoyant au mystère tout ce qui ne peut être objectivé… selon lui. En cela néanmoins, il s’opposera à d’autres scientifiques qui ont pris le parti d’accepter que ce qui peut être affirmé dans le cadre d’un discours scientifique donné, peut être caduque dans un autre, opposant en cela le mode traditionnel du « ou bien… ou bien » (ce sera soit A, soit B) au plus ouvert « ou alors, encore… » (c’est A et peut-être B aussi), comme l’explique Vinciane Despret dans son éclairant ouvrage Au bonheur des morts (2019).

Car c’est bien à cette fin que ce livre est écrit : vous parler du zèbre blanc à rayures noires puis du zèbre noir à rayures blanches (puis des deux à la fois), afin de vous entraîner à ne pas juger a priori ou par conformité les objets de pensée qui sont soumis à votre délibération, à chaque instant de votre existence. Qui plus est, ce safari visuel parmi les zèbres devrait vous faire goûter la différence entre l’animal observé en site naturel et celui que vous pouvez découvrir dans les pages centrales des magazines de photo (le territoire et la carte). Cerise sur le gâteau, votre guide (ou le magazine en question) ne manquera pas de vous expliquer que les rayures de chaque zèbre (les blanches comme les noires…) constituent un pelage unique, un code-barre naturel à nul autre pareil !

Au terme de la promenade, j’espère donc avoir profondément frustré les crypto-techniciens qui attendaient une théorie nouvelle et qui n’auraient pas manqué de la commenter au départ de leurs normes. Par crypto-techniciens j’entends les intégristes d’un discours unique qui prétendent que les règles d’usage dans leur domaine d’expertise sont également valables dans la Vie partagée. A ce titre, les économistes thatchériens, les ingénieux ingénieurs, l’oncle Marcel qui en a vu d’autres ou les intégristes religieux de tous poils sont à mettre dans le même chaudron que l’ensemble des belles-mères qui savent mieux que les mamans comment langer leur bébé…