Contenu du cours
ATELIER 03 : Je suis empêché par mes légendes personnelles. Inviter le MOI héroïque et narratif à sa table
Comment quitter les histoires dont je suis le héros (triomphant ou pas) pour renouer avec l'exercice sincère de moi ?
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ATELIER 04 : Je suis sourd quand il n’y a pas de mots. Ressentir le message du MOI atavique et sauvage
Où il est proposé d’identifier les cerveaux comme acteurs à part entière de notre délibération intérieure, sans désespérer de notre libre-arbitre.Tous les messages vitaux ne sont pas verbalisés. Comment décrasser mon oreille intime ?
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ATELIER 07 : Désolé, il me faut encore un dessin. Faire comme le Jongleur de mondes de Granville (1844)
Comment résumer les trois grandes atttitudes mentales qui restaurent la Joie de vivre ?
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RAISON GARDER : Comment continuer à raison garder ?
Et demain ? Je fais quoi ?
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RESSOURCES : les Portraits à rencontrer
Parce que c’était eux, parce que c’était moi… Cette liste commentée recense les penseurs évoqués au cœur de ce livre. La notice permet d’identifier pourquoi l’auteur a été cité ou analysé et dans quelle mesure il a inspiré le propos tenu, ce qui permet d’éviter une lecture de ses Œuvres complètes…
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Raison garder. Manuel de survie des vivants dans un monde idéalisé

07.02. Ouverture

Au terme des chapitres qui précèdent, forts que nous sommes d’une promenade attentive dans notre Jardin de pensées, le moment est venu de reprendre notre quotidien en mains, la Raison affûtée par de multiples surprises ou… de nombreuses confirmations. Par quoi commencer, cette fois ? En élucidant nos motivations, en identifiant nos biais de pensée, pourrions-nous nous approprier une vision moins truquée de notre monde, des mondes de chacun de nos frères humains et veiller à nous construire le sentiment d’être à notre place, sans œillères ? En d’autres termes, pourrions-nous enfin devenir puissants, libres et… satisfaits ? Le travail préconisé ici sert d’entraînement à une vie puissante et dynamique, une Grande Santé nietzschéenne. Comme évoqué plus haut, au modèle camusien du Mythe de Sisyphe [1942], on préférera la représentation du Jongleur de mondes de Grandville [1844] : à lui comme à nous, les exercices préconisés seraient au nombre de trois, hors desquels point de salut. Pour faire de cette Grande Santé la Joie de chaque matin, commençons par de bonnes résolutions qui soient à notre portée, à savoir une pratique quotidienne d’exercices de jonglerie au nombre de trois. Mais quels sont-ils ?

Ah ! si les bourreaux mérovingiens avaient su à leur époque quelle fortune allait connaître le nom de leur instrument de torture, le tripalium, ou, plus précisément, le nom de l’endroit où ils dressaient ces trois pieux croisés sur lesquels ils fixaient leurs suppliciés, suscitant l’horreur (horreur voulue didactique) dans les yeux des petits et des grands, au point que l’Eglise précisa, au terme du Concile d’Auxerre (590) : « Il ne convient ni au prêtre, ni au diacre de se tenir auprès du trepalium, où on est torturé pour une affaire.« 

L’étymologie populaire fait feu de tout bois et, aujourd’hui encore, sociologues et partenaires sociaux s’accordent pour faire remonter les origines du mot « travail » au latin vulgaire « trepalium. » Pour eux, c’est du pain béni que de pouvoir associer la douleur et la souffrance au travail, par le biais de l’étymologie. Une étymologie qui semblerait bien… erronée : un exemple de plus qui nous montre combien une idée, un discours n’est pas vrai simplement parce qu’il nous fait plaisir ou qu’il conforte notre raisonnement. Voire qu’il en constitue une poutre de soutien, car voilà bien une des hypothèses étymologiques les plus probables, comme l’explique Michel Forestier dans son article sur le sujet : « Emile Littré et Michel Bréal, deux linguistes du XIX° siècle, proposaient un autre éthymon, le latin trabs qui, au sens propre, signifie poutre et dans des sens figurés : arbre élevénaviretoitmachine de guerremassue, etc., bref des choses qui utilisent ou renvoient à la forme d’une poutre. Comme trabs a donné entraver, l’idée de contrainte y est bien présente mais sans la violence du tripalium. Cette étymologie pourrait également expliquer la dénomination de travail donné aux instruments de contention des chevaux.« 

Si la notion de contrainte liée au travail est bien renforcée par l’analyse du bon vieux Littré, cette option – qui laisse de côté la souffrance, au profit de l’effort – nous convient parfaitement, en ceci que l’on définira ici le travail comme un « ensemble d’activités coordonnées visant à produire quelque chose d’utile » , en laissant de côté les sens voisins, liés au burn-out, à l’exercice d’une force en physique, aux accouchements ou aux craquements nocturnes des meubles en bois. Le « quelque chose d’utile » étant en l’espèce la sensation d’être à sa place. What else ?

Nous voilà ainsi passés des trois pieux de torture à trois travaux, au prix desquels nous pouvons nous entraîner à trouver l’assise nécessaire à une saine jonglerie : comment jongler sans stabilité ? Et, ne nous plaignons pas, Héraclès s’était vu assigner 12 travaux (et non des moindres) là où nous allons nous concentrer sur :

  1. EXERCICE n°1. Pour pouvoir jongler, le jongleur doit maintenir son équilibre personnel. Si, à Hercule, on a imposé le nettoyage des écuries d’Augias, il nous revient également chaque jour de nettoyer les scories de nos états nerveux, les biais qui déforment notre vision personnelle et les diktats qui prétendent nous précéder dans notre pensée. Rassurer notre cerveau sur notre pérennité, neutraliser nos affects trop aliénants, évoluer dans une vision du monde pertinente et apaisante : autant d’alignements qui nous rapprochent d’une existence menée à propos et qui nous rendent capables d’accepter avec satisfaction ce qui nous arrive. Notre équilibreest à ce prix. Il nous revient de réduire l’écart entre ce que nous imaginons de nous-mêmes et notre activité réelle, en d’autres termes : réduire l’aliénation.
  2. EXERCICE n°2. Pour jongler utilement, le jongleur doit sélectionner en permanence les mondes qu’il va faire tourner dans ses mains(c’est une question de quantité et de qualité : pourquoi penser médiocre ?), il doit les reformuler dans des termes qu’il peut appréhender et s’approprier chacune de leurs logiques internes comme des opportunités de pensée, pas comme des faits établis. Ce n’est rien d’autre que raison garder devant la complexité et le multiple. L’utilité de notre pensée est à ce prix et notre énergie mentale n’est pas inépuisable. Nous devons en quelque sorte, réduire le monde.
  3. EXERCICE n°3. Enfin, pour trouver la satisfaction, le jongleur devra goûter la jonglerie même, dans l’exercice pragmatique de son humanité plutôt que dans la conformité à un idéal, dans son activité quotidienne plutôt que dans des aspirations sublimes, dans la pratique active de sa puissance plutôt que dans la quête de la reconnaissance. La Joiede vivre est à ce prix, elle permet d’aimer le monde.

Et que ceux parmi vous qui voient encore dans ces tâches des défis herculéens, qu’ils me pardonnent de les avoir perdus en chemin et qu’ils essaient de concevoir la modestie d’une telle approche : si le sentiment d’humanité peut bien entendu se ressentir dans toute sa gloire théâtrale, avec tambours et trompettes, un sein dénudé et le drapeau brandi sur les barricades, dans des représentations sublimes (de soi), n’est-elle pas plus facilement accessible quand on prend un enfant dans les bras ? Camus lève le doigt, au fond de la classe, près du radiateur : « Je l’avais bien dit : il faut imaginer Sisyphe heureux. »