05.03. Méditation : croire ce que l’on pense
Nous sommes une espèce fabulatrice [Huston, 2008] et l’Homme est un créateur de formes symboliques [Cassirer, 1923], nous l’avons déjà évoqué. A chacun sa vision du monde, choisie parmi les discours qui nous sont proposés en continu – bon gré, mal gré – par les autres, par notre culture, notre histoire familiale mais aussi via nos autofictions et nos sensations. Dans ce cadre, ma vision personnelle me renvoie-t-elle l’idée que je suis en adéquation avec ma vérité intime et que celle-ci est saine ? A-t-elle raison ? Quels seraient les biais qui faussent ma pensée, que je voudrais libre ? Au cours de l’effort d’élucidation, le doute reste présent et on se prend à guetter les aveuglements plus qu’à son tour.
Ce questionnement est lourd et implique un travail critique permanent. Qui plus est : nous faut-il croire ce que nous pensons ? L’existence d’une pensée ne prouve pas son bien-fondé et ne doit pas systématiquement déboucher sur l’action. Il nous revient à chaque instant de lutter contre un moralisme qui condamnerait nos pensées indécentes ou inacceptables alors que nous ne les avons pas encore concrétisées (j’ai dit « néopuritanisme » ? Comme c’est bizarre…), car c’est justement s’humaniser que de pouvoir examiner individuellement chaque discours tenu par « la majorité des gens », chaque proposition idéologique ou chaque pensée personnelle comme un monde à part entière (qui a sa logique interne) et de choisir d’y adhérer ou non.
Même après avoir visionné le film d’Hitchcock (ou lu Psychose, le roman de Robert Bloch), je peux parfaitement vivre dans un motel lugubre où ma mère est morte, y héberger des blondes trentenaires, de préférence pendant les nuits d’orage, et envisager de les assassiner sous leur douche, de préférence au couteau de cuisine : si, contrairement à Norman Bates, je ne passe pas à l’acte, je suis plus humain d’avoir pleinement ressenti des idées monstrueuses et de ne pas les avoir concrétisées, grâce à l’exercice de ma Raison.
Je ne sais plus ce que l’on veut dire par « woke » aujourd’hui, alors j’emploierai le mot de ‘néopuritain’ plus explicite et moins manipulable. Il ne s’agira donc pas d’évoquer la vigilance face aux abus de pouvoir de la culture dominante (par exemple, la résurgence du racisme dans le sud des Etats-Unis), il ne s’agira pas plus d’hypocrisie morale de gauche ou de droite. On parlera ici du ‘puritanisme’ dans une acception pour moi péjorative, à savoir une culture dans laquelle « l’apparence de vertu tient lieu de vertu » et, je sens déjà le goudron et les plumes sur mon dos, je taxerai de ‘néopuritains’ les nouveaux censeurs qui, par exemple, rebaptisent les objets de culture de nouvelles dénominations, voire leur attribuent de nouveaux titres, pour n’en garder que des appellations socialement hygiéniques, empêchant par là (à mon sens) toute l’éducation critique que nous devons à nos enfants afin que, justement, ils éprouvent dans leur pensée l’histoire de l’inacceptable.
Faire des « Etudes de têtes de nègres » de Rubens