Contenu du cours
ATELIER 03 : Je suis empêché par mes légendes personnelles. Inviter le MOI héroïque et narratif à sa table
Comment quitter les histoires dont je suis le héros (triomphant ou pas) pour renouer avec l'exercice sincère de moi ?
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ATELIER 04 : Je suis sourd quand il n’y a pas de mots. Ressentir le message du MOI atavique et sauvage
Où il est proposé d’identifier les cerveaux comme acteurs à part entière de notre délibération intérieure, sans désespérer de notre libre-arbitre.Tous les messages vitaux ne sont pas verbalisés. Comment décrasser mon oreille intime ?
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ATELIER 07 : Désolé, il me faut encore un dessin. Faire comme le Jongleur de mondes de Granville (1844)
Comment résumer les trois grandes atttitudes mentales qui restaurent la Joie de vivre ?
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RAISON GARDER : Comment continuer à raison garder ?
Et demain ? Je fais quoi ?
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RESSOURCES : les Portraits à rencontrer
Parce que c’était eux, parce que c’était moi… Cette liste commentée recense les penseurs évoqués au cœur de ce livre. La notice permet d’identifier pourquoi l’auteur a été cité ou analysé et dans quelle mesure il a inspiré le propos tenu, ce qui permet d’éviter une lecture de ses Œuvres complètes…
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Raison garder. Manuel de survie des vivants dans un monde idéalisé

06.03. Raison garder est un cas de conscience.s

« …pour le simple accueil d’un berger » : Lucien Jacques, a le verbe beau et simple. Il était l’inséparable ami de Giono, un autre diseur du Beau dans le Simple. Ils ont avancé ensemble en littérature (parce que c’était lui, parce que c’était lui aussi) et plus d’une page de l’un, plus d’un vers ou d’un dessin de l’autre, donnent sans fard cette irrépressible envie de vivre en être humain et d’en jouir. Avec Le chant du mondeQue ma Joie demeure est d’ailleurs, à ma connaissance, une des meilleures anthologies de ces moments de vie d’homme, où l’élan alterne avec les faiblesses, et où, le soir venu, chacun est pris d’un vertige devant l’étoile… en fleur de carotte.

Tu te souviens, dit Bobi, de la grande nuit ? Elle fermait la terre sur tous les bords.
Je me souviens.
Alors je t’ai dit : regarde là-haut, Orion-fleur de carotte, un petit paquet d’étoiles. Jourdan ne répondit pas. Il regarda Jacquou, et Randoulet, et Carle. Ils écoutaient.
Et si je t’avais dit Orion tout seul, dit Bobi, tu aurais vu les étoiles, pas plus, et, des étoiles ça n’était pas la première fois que tu en voyais, et ça n’avait pas guéri les lépreux cependant. Et si je t’avais dit : fleur de carotte tout seul, tu aurais vu seulement la fleur de carotte comme tu l’avais déjà vue mille fois sans résultat. Mais je t’ai dit : Orion-fleur de carotte, et d’abord tu m’as demandé : pardon ? pour que je répète, et je l’ai répété. Alors, tu as vu cette fleur de carotte dans le ciel et le ciel a été fleuri. Je me souviens, dit Jourdan, à voix basse. Et tu étais déjà un peu guéri, dis la vérité. Oui, dit Jourdan. Bobi laissa le silence s’allonger. Il voulait voir. Tout le monde écoutait. Personne n’avait envie de parler.
De cet Orion-fleur de carotte, dit Bobi, je suis le propriétaire. Si je ne le dis pas, personne ne voit ; si je le dis tout le monde voit. Si je ne le dis pas je le garde. Si je le dis je le donne. Qu’est-ce qui vaut mieux ? Jourdan regarda droit devant lui sans répondre.
Le monde se trompe, dit Bobi. Vous croyez que c’est ce que vous gardez qui vous fait riche. On vous l’a dit. Moi je vous dis que c’est ce que vous donnez qui vous fait riche. Qu’est-ce que j’ai moi, regardez-moi. Il se dressa. Il se fit voir. Il n’avait rien. Rien que son maillot et, dessous, sa peau. Il releva ses grands bras, agita ses longues mains vides. Rien. Rien que ses bras et ses mains. Vous n’avez pas d’autre grange que cette grange-là, dit-il en frappant la poitrine. Tout ce que vous entassez hors de votre cœur est perdu.

Jean Giono, Que ma Joie Demeure (1935)

« … Tout ce que vous entassez hors de votre cœur est perdu. » Le propos de Giono est également généreux, dans le verbe comme dans l’intention : pour bien vivre, il faut moins compter les hectares de champs et les têtes de cheptel qu’écouter la poésie qui coule dans le cœur. L’essentiel est là, dans la grange du cœur. Soit. Qui dirait le contraire ? Reste que, nous l’avons vu, cette grange là n’est pas toujours bien rangée et que, s’il est bon de charruer au champ, en levant de temps en temps la tête vers l’Etoile, il importe également de travailler à l’intérieur, dans la grange du cœur, où l’on ne garde pas que poésie : il y a là un tracteur, bruyant et sentant l’huile moteur ; il y a là des piles de ballots géométriques, bien ficelés mais sous lesquels courent les rats ; il y a là une pique à trois dents que Jourdan utilisait pour charger le foin sur le char, quand son dos puissant le lui permettait encore et puis, peut-être, un calendrier Pirelli, près de la fenêtre ouverte sur la nuit.

Si vous n’avez pas ouvert ce livre par hasard à cette page, debout dans les rayons de votre librairie indépendante préférée, et que vous avez lu les pages qui précède, vous pressentez la suite : de tous nos savoirs, ne sont utiles que ceux que nous avons pu nous approprier ; de tous nos instincts, ne sont pertinents que ceux qui œuvrent à notre survie et, de toutes les histoires que nous nous racontons à propos de nous-même, peut-être ne comptent que celles que le Bobi de Giono nous invite à écouter, celles qui apaisent le cœur.

Ca fait quand même du monde à inviter à la noce et le plan de table ne va pas être facile à dresser ! D’aucuns pourraient céder à l’affolement : je les invite à reprendre la lecture de cet ouvrage à partir du début. D’autres pourraient commencer par dresser une nomenclature exhaustive à trois niveaux des objets présents dans la grange et… ne jamais commencer à y mettre de l’ordre. D’autres encore pourraient partir pour les colonies en laissant derrière eux la grange qui finirait par s’effondrer d’elle-même ou, pire, y mettre le feu en hurlant des incantations sataniques. Les derniers pourraient aussi, plus sobrement, laisser la porte entrouverte et retourner aux champs, sans plus penser à rien ranger.

Tout cela n’est pas très raisonnable, me direz-vous. Et vous aurez raison. Reste que, pour paraphraser Simone de Beauvoir, « on ne naît pas raisonnable, on le devient. » C’est ainsi que quiconque fait preuve d’un état mental suffisamment sain et désire « bien s’entendre avec soi-même » (Camus), doit s’atteler à un travail sur soi qui permette de « raison garder », à savoir d’agir à propos (Montaigne), en pleine conscience des motivations induites par chacun des trois ‘moi’ qui s’agitent en nous. En ce sens, la Raison est un oxymore : c’est une monade composée d’un triscèle, de trois réservoirs distincts de motivations qu’il nous revient de maîtriser, à tous le moins d’identifier. La satisfaction vitale, le sentiment d’être à sa place, est au prix de ce travail d’élucidation et d’harmonisation des trois piliers et la Joie naît du travail lui-même, au contraire de l’insatisfaction qui naît de la non-conformité à un ego sublime et vain. Je m’explique…

Le terme ‘monade’ tire son origine du grec ‘monas, monados’ qui signifie ‘unité’. Pythagore et ses fidèles utilisaient le mot pour désigner les nombres s’écrivant avec un seul caractère. Pour les philosophes néoplatoniciens d’Alexandrie (IIIe siècle), la monade signifiait ‘dieu’ (unicité qui est aussi un tout). Leibniz utilise le terme dans sa Monadologie (1714) pour décrire une substance simple, sans partie (selon lui, l’existence des corps composés prouve l’existence des monades, puisque l’existence du composé prouve l’existence du simple). Leibniz parle de monade pour nommer un élément premier, irréductible source de toutes choses (vie, action, énergie).

Souvent confondue avec la Logique et l’Intellect, la Raison est à mon sens beaucoup plus qu’une simple approche scientifique et rigoureuse de la réalité. Déesse des Lumières après avoir biberonné Descartes et son siècle, elle était perçue comme l’unique rempart contre les deux autres déités alors en sursis : le Roi et l’Eglise.