00.MEDITATION : Les écailles sur mes yeux | Les vitrines de pharmacie | La sueur de mon front…
En lecture liminaire trônaient les premières lignes de A la recherche du temps perdu, un extrait du premier volume : Du côté de chez Swann. Est-il description plus fine de ces moments intermédiaires où le désir tergiverse et où, quelques instants encore, alors que notre réserve naturelle baisse la garde, nous sommes capables des envolées les plus décalées comme des moments de lucidité les plus olympiens ?
Proust situe son propos entre veille et sommeil, quand la conscience s’ankylose doucement dans les ruminations et les fantasmes, quand la confusion nocturne prend le pas sur le discernement diurne, quand la confiance n’est plus une question : le profond sommeil n’est pas loin, qui permettra toutes les errances.
Voilà bien un état peu éclairé, quand la conscience est morte-vivante, prête à la reddition face un endormissement naissant, qui laissera libre-champ aux rêves et aux cauchemars… jusqu’au matin suivant. La nuit est faite pour ça.
La veille, au contraire, n’est pas faite pour ça. Et, si nous désirons éprouver le sentiment d’être à notre place dans notre vie quotidienne, les ruminations de ce genre ne sont pas le bon terrain pour jouer la partie. Marcel Proust n’est plus mais il ne m’en aurait probablement pas voulu de le pasticher pour éclairer mon propos :
Longtemps, je me suis douché de bonheur. Parfois, à peine mon plaisir éteint, mes yeux s’activaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : ‘Je suis heureux’. Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher un nouveau plaisir m’agitait ; je voulais quitter ce manque que je savais avoir toujours dans le cœur et vivre déjà mon demain ; je n’avais pas cessé, en ruminant, de me faire des réflexions sur ce que je pourrais vivre, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait mon envie : une piscine, une voiture rapide, la rivalité entre deux nations. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon agitation ; elle choquait ma raison et pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que ma vie n’était plus éclairée. Puis elle commençait à me devenir moins intelligible, comme après la métempsycose, les pensées d’une existence antérieure ; aussi le sujet de mon envie se détachait-il de moi et j’étais libre de m’y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une clarté, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, mais comme une chose vraiment vivante…
Qu’on ne s’y trompe pas : ceci n’est qu’un pastiche fait-maison et ne constitue pas un extrait apocryphe de La recherche ou un texte récemment exhumé que le divin Marcel aurait laissé sur des paperoles inédites. Reste que, le cas échéant, Proust s’y serait essayé à décrire un malaise que chacun d’entre nous connaît fort bien quand, tiraillé entre des envies débridées et le besoin d’apaisement, le cœur ne se sent pas vraiment… à sa place.
Déjà évoqué dans l’ouverture de ce module, le sentiment d’être à sa place semble être une aspiration sincère pour nos contemporains (et une bonne source de revenus pour les vendeurs de bonheur) : ressentir dans son corps, dans sa psyché et dans sa vision du monde que les choses tombent juste apparaît comme une source de satisfaction qui diminue la souffrance de vivre et permet la confiance. Je parlerai désormais du sentiment de légalité à laquelle chacun aspire : une ‘certitude confuse’ que le déploiement de nos actions, lorsqu’elles sont sainement motivées (pas ‘logiquement expliquées’), se fait dans un déroulement de phénomènes (ce que nous percevons du monde) qui est lui-même juste voire harmonieux (même s’il ne nous est pas donné de recevoir le mode d’emploi complet).
La recherche active et quotidienne de cette adéquation entre notre vie intérieure et les phénomènes du monde extérieur, si nous n’avons pas encore établi qu’il s’agit de ce que nous appelons le “sens de la Vie”, n’en est pas moins une activité plutôt qu’un état.
Le problème est que, pour déterminer si nous agissons réellement à cette place, si nous « vivons à propos » , et nous sentir légitimes là où nous sommes actifs (en se gardant bien du ‘syndrome de l’imposteur’), nous sommes « juge et partie » :
a. « juge et partie » pour identifier cette place, quelque part au milieu de tous les phénomènes qui constituent notre monde personnel, mêlés qu’ils sont à nos paradis perdus. En d’autres termes : allez savoir où est la place de chacun, dans un monde si complexe et si peu explicite ? Dans une réalité qui procède autant de ce que nous percevons sainement que de nos aveuglements intimes ?
b. également « juge et partie » pour évaluer si nous y sommes effectivement, sincèrement. Spinoza parle de l’idée vraie que chacun peut en avoir. Selon lui, hors de toute analyse intellectuelle, une fois débarrassés de nos aspirations malsaines (envie de fortune, de reconnaissance, de pouvoir…), nous sommes capables de ressentir spontanément ce qui nous est « juste. » La question est alors : comment gagner suffisamment en lucidité pour ressentir spontanément cet « à propos » ?
c. enfin, « juge et partie » pour définir qui est ce « je » dont nous évaluons la position. Et si, quand on dit « je ne me sens pas à ma place » , on parlait d’un « je » qui n’est pas exactement nous-mêmes ? Et si, aveuglés que nous sommes, notre erreur portait autant sur la place que nous visons que sur ce « je » auquel nous la destinons ?
A ce titre, le mythe d’Adam est éclairant, qui raconte comment celui-ci l’a appris à ses dépens : Adam était exagérément préoccupé par son aspiration à distinguer le bien du mal (en clair : distinguer a priori « ce qui fait du bien » de « ce qui fait du tort »). Aveuglé par ce désir impérieux de savoir, il a brûlé les étapes, estimant qu’il ne se serait à la place qu’il méritait qu’une fois cette sagesse atteinte (en clair : lorsqu’il serait le dieu, pas moins). Or, force est de constater que cette faculté d’être divinement sage n’est pas donnée a priori (au paradis, le maître des lieux le lui a fait vertement savoir) : elle résulte d’un travail sur soi, un travail d’éclaircissement de ce que chacun peut percevoir du monde et de l’interaction entre soi et les phénomènes, l’être-au-monde des philosophes du XXe siècle. La leçon est clairement illustrée par le châtiment d’Adam : sa capacité de voir clair et juste se construira « à la sueur de son front. »
Selon ce mythe, c’est donc à la sueur de notre front, que nous pouvons nous débarrasser des œillères qui limitent notre vision et écarter ces « écailles sur les yeux » qui altèrent notre jugement. De même, pour nous sevrer de ces fictions collectives ou des exaltations personnelles (que nous confondons généreusement avec des intuitions), il nous faut travailler. Mais comment faire le départ entre notre monde individuel (ce mélange de nos vérités individuelles et des nombreuses injonctions collectives) et la Vie même, elle qui oppose une justice aveugle à nos atermoiements ?
Dans l’extrait proposé, le (faux) narrateur confesse d’entrée de jeu combien il s’est « longtemps douché de bonheur » mais que, « à peine son plaisir éteint, ses yeux s’activaient si vite » qu’il n’avait « pas le temps de se dire ‘je suis heureux’ ». On dirait du Proust tellement c’est beau et, surtout, pertinent : ballotté de désirs en plaisirs, je ne m’accorde pas le temps de vivre à ma place et d’en être satisfait. Il n’y a pas de place pour cet intermède de délibération intime qu’évoquait Frankl. Il faut dire que la « douche de bonheur » est une injonction contemporaine difficile à contourner… En effet, dans ce nouveau siècle, nous nageons tous ensemble dans un grand « Spectacle » déjà annoncé, dès les années soixante du siècle précédent, par Guy Debord :
C’est le principe du fétichisme de la marchandise, la domination de la société par des choses suprasensibles bien que sensibles, qui s’accomplit absolument dans le Spectacle, où le mode sensible se trouve remplacé par une sélection d’images qui existe au-dessus de lui, et qui en même temps s’est fait reconnaître comme le sensible par excellence.
Guy Debord, La Société du Spectacle (thèse 36, 1967)
Le style de Debord est daté, soit, mais on ne peut que saluer la clairvoyance de sa prédiction (devenue le refrain du mouvement « situationniste » alors que finissaient les « Trente glorieuses », de 1945 à 1975) : La Société du spectacle annonce ce moment où la production économique a réussi à envahir tout l’espace social et à donner à chaque chose une dimension marchande.
Pour s’assurer de son efficacité, elle impose ainsi à l’individu une existence illusoire, au milieu d’un ‘Spectacle’ commercial permanent, qui devient le cadre de référence de chacun. L’horizon de l’individu se résume alors à celui de son rôle de consommateur. Nous y sommes : fini le prolétariat, bonjour le « consomtariat » décrit par Alexander Bard et Jan Söderqvist en 2008.
Et puis, c’est bien vrai : devant le Spectacle, comment l’homme de la rue pourrait-il gérer ses ‘ruminations’ quotidiennes ? Si marcher est en soi un mode de pensée efficace, marcher parmi les affiches publicitaires semble mener à des pensées bien moins exaltantes, procédant du « je ne suis pas à ma place puisque je désire tout cela et que je ne l’ai pas » ; d’où ruminations, c’est-à-dire des ‘pensées à vide’… et avides.
Dans ces circonstances, comment pourrait-il éviter de s’identifier avec les objets du Spectacle et de « se sentir lui-même ce dont parle son envie. » En clair, comment monsieur-tout-le-monde pourrait-il ne pas rêver de « se doucher de bonheur », à la vue de tous ces corps d’hommes et de femmes divinisés par des logiciels de retouche (ou par l’IA), jusque dans les vitrines des plus obscures pharmacies ? Comment madame-tout-le-monde pourrait-elle renoncer à la profusion et l’abondance, quand les marques et les magasins les plus éthiques pratiquent un marketing aussi agressif que les pires vendeurs de voitures électriques ? Comment leurs ados-tout-le-monde, l’échine ployée en permanence à 60° vers une prothèse sociale de quelques pouces de diagonale, pourraient-ils revenir à la réalité des autres humains quand, sur leurs petits écrans, les vociférateurs d’influence les flattent et les gavent de solutions binaires à des problèmes existentiels pourtant si complexes ? En clair : comment puis-je dissiper le brouillard du Spectacle ?
Anecdote : J’étais nu dans les douches d’un club de gym (donc, sans signe extérieur de mon éventuel métier), lorsque deux autres hommes nus également, en pleine discussion à mes côtés, se sont interrompus et tournés vers moi, un des deux me demandant : « C’est vrai ça, qu’en pensez-vous, Docteur ? ». Je leur ai précisé que j’étais linguiste et que je ne connaissais la chose médicale qu’à travers mes traductions, ce qui a mis un terme à la scène. La même semaine, je me présente au comptoir de l’officine de ma pharmacienne qui était occupée dans son arrière-boutique. Après quelques minutes, je l’entends demander à son assistante qui me servait une commande de « ne pas oublier la ristourne du Docteur« . Et moi de préciser à nouveau qu’il y avait méprise sur le métier. Et elle de venir à l’avant de sa boutique pour m’expliquer qu’elle me connaissait bien, qu’elle était désolée et qu’elle m’avait confondu avec un médecin qu’elle connaissait bien également… dans une série télévisée ! J’aurais donc pu (probablement) bénéficier d’un secret médical et (certainement) d’une bonne ristourne, simplement parce que mes interlocuteurs allaient chercher leurs références… dans le Spectacle.
Si un monde comme celui-là pouvait fonctionner, ça se saurait. Si vous et moi étions spontanément capables de toujours garder les pieds sur terre (de rester dans le sensible, dirait Debord ; dans l’à-propos, dirait Montaigne) face à cette permanente pluie d’images séduisantes (Debord parle du supra-sensible qui se fait passer pour le sensible, du Spectacle qui se fait passer pour la réalité), ça se saurait aussi.
Si on se sentait, sans effort aucun, à notre place dans un espace de vie où le commerce imbibe chacune de nos activités, où le cadre de nos références a coulissé vers le virtuel, la question ne se poserait pas de savoir comment faire pour mener une existence apaisée.
Face à cette aliénation, peut-être, alors, qu’un effort est bel et bien nécessaire et que, comme le suggère le mythe d’Adam, nous devons travailler (sur nous) pour gagner en humanité et en quiétude, pour mériter notre pain quotidien. C’est, on le verra, tout le propos de ce tutoriel : quels sont les efforts utiles pour devenir plus humain parmi les humains et connaître la satisfaction de vivre ?